Prendre l’image au mot

Fantaisie n.f., réfection graphique (v. 1450) de fantasie (v. 1200), forme courante jusqu’au XVIème siècle, est emprunté au latin classique fantasia ou phantasia “image, concept”, et “vision” en bas latin, mot employé notamment dans les traductions latines des textes de Platon et d’Aristote. Le latin l’a repris du grec phantasia “apparition”, d’où “imagination”, “image qui s’offre à l’esprit”, qui appartient à la famille de phainein “apparaître” (voir fantasme, fantastique). ♦ Fantaisie s’est employé (v. 1200) au sens de “vision” puis d’ “imagination” (XIVe s.), jusqu’à l’époque classique. En moyen français (1370), le mot prend par métonymie le sens d’ “objet que forme l’imagination”, d’où de fantaisie “par l’imagination” (1718), emploi sorti d’usage. L’idée d’imagination s’opposant à celle de contrainte, fantaisie s’emploie pour nommer un goût passager, un caprice (fin XVe s.), valeur commune aux divers emplois du mot. Il désigne une pièce musicale de forme libre (1585), dite aussi caprice, une oeuvre créée sans suivre de règles formelles (1636), un amour passager (XVIIe s.) et une chose peu utile mais originale, qui plait (1690) ; de là vient de fantaisie au sens moderne (1798, “objets de fantaisie”. Le mot en vient à désigner (XXe s.) la tendance à agir par caprice, qu’il soit ou non employé de façon favorable. ♦ Le dérivé fantaisiste n. m. a désigné (1845) un artiste, un écrivain n’obéissant qu’à sa fantaisie et s’applique à quelqu’un qui agit sans suivre les usages, qui n’est pas sérieux (1850, adj. ;1855, n.).

Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française


« Le domaine intermédiaire de la fantaisie jouit de la faveur générale de l’humanité ; tous ceux qui sont privés de quelque chose y viennent chercher compensation et consolation (…) L’homme énergique est celui qui réussit par son travail à transformer en réalité ses fantaisies de désir, à transposer ses fantaisies en créations artistiques en lieu et place de symptômes, pour échapper ainsi au destin de la névrose et récupérer par ce détour sa relation à la réalité. »

Sigmund Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse




Quelle est votre démarche ? J’ai toujours été bien embarrassé par cette question. Car le mot évoque l’idée d’une maîtrise, postule une orientation consciente de sa direction : une démarche suppose une volonté éclairée et douée d’une emprise sur les choses qui se coulerait dans un savoir-faire et une technique mis à son service. Or les objets que je fabrique, de quelque facture qu’ils soient, éclosent dans mon inconscient, s’imposent à ma conscience et s’avancent à tâtons dans le brouillard du réel – quand ils ne reculent pas. En l’occurrence, il s’agit surtout pour moi de les laisser faire. Si une volonté m’anime, elle est donc aveugle, sinon borgne. Dans ce fil, parler de mon travail n’est pas moins impropre que de prétendre expliciter ma démarche : je suis davantage travaillé par les choses que je ne les travaille à mon tour et leur donne à l’occasion une forme plastique acceptable. Encore faut-il que le fond remonte à la surface : c’est la juste définition de la forme que j’emprunte à Victor Hugo. La pâte de la langue constituant ma matière première, mes œuvres de fantaisie procèdent le plus souvent d’un jeu de langage – ce vieux filet troué que je lance et relance sans cesse sur le réel pour chasser les images dont je suis la proie. Car il s’agit de prendre l’image au mot, littéralement : extraire du mot l’image qui le hante et la fixer dans le réel à l’instant de sa capture. Les mots ne cessent de se rire de moi : en jouant sur ces frêles planches tendues au-dessus de l’abîme, je leur rends en quelque sorte la monnaie de leur pièce – leur pièce de théâtre, leur théâtre d’ombres errantes. Il en va en réalité d’une certaine politique des restes dans ce jeu de la création artistique où se fait, se défait et se refait sans cesse ma vie tendue entre ces deux pôles que sont le mot et l’image.

François de Coninck

Anima Ludens